Parole de Pierre Châtel-Innocenti, photographe explorateur d'urbanisme

Parole de photographe, c’est un entretien privilégié avec un photographe professionnel au savoir-faire affirmé. L’occasion de découvrir le parcours, le quotidien et les réalisations d’un photographe inspirant.

Pour ce trente-huitième Parole de Photographe, nous vous proposons de découvrir le parcours et le travail de Pierre Châtel-Innocenti, photographe d’architecture et d’urbanisme.

Son parcours

Bonjour Pierre, je suis très heureux de t’accueillir dans ce salon virtuel pour parler de ton travail de photographe. Pour commencer, place à ta présentation !

Bonjour Pierre-Louis, je suis Pierre Châtel-Innocenti, un artiste visuel et photographe, né en 1982 aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon. Résidant actuellement en région parisienne, ma pratique artistique se concentre principalement sur la photographie d’architecture et la création visuelle.

Ayant commencé ma carrière en tant qu’ingénieur, j’ai conservé un vif intérêt pour la science et la recherche, en particulier dans les domaines de l’informatique et de la technologie. Cet attrait se reflète dans ma démarche artistique, où je m’efforce de combiner la rigueur technique avec la créativité visuelle.

Je vois que nous partageons tous les deux ce double bagage scientifique / artistique, je pense que nous allons bien nous entendre. Au-delà de la photographie, quels sont tes centres d’intérêt  ?

Mes centres d’intérêt s’étendent au-delà des cadres photographiques et académiques : la lecture et la philosophie sont pour moi des sources d’inspiration inépuisables qui enrichissent ma créativité et ma vision artistique. Actuellement, je suis particulièrement captivé par les œuvres d’un éventail d’auteurs qui, chacun à sa manière, m’offre un regard neuf et stimulant sur le monde.

Aurélien Bellanger, avec sa capacité à entremêler la culture populaire et les références philosophiques, me fascine par son style unique qui mêle la précision historique à une réflexion contemporaine. Philippe Besson, quant à lui, me touche par sa prose intimiste et émotionnelle, capturant les nuances complexes des relations humaines. Mikhail Boulgakov m’entraîne dans des univers où le fantastique rencontre la critique sociale, et son chef-d’œuvre “Le Maître et Marguerite” demeure une source constante d’émerveillement. Emmanuel Carrère, avec son talent pour disséquer la psyché humaine, me permet d’explorer les profondeurs de l’expérience individuelle, tandis qu’Arthur Dreyfus me séduit par son approche narrative qui flirte souvent avec le cinématographique. Annie Ernaux, lauréate du prix Nobel de littérature, m’inspire par son écriture sans concession qui examine avec acuité et honnêteté la condition féminine et les classes sociales.

Tous ces auteurs, par leurs textes et leurs réflexions, nourrissent mon imaginaire et influencent subtilement ma démarche artistique, que ce soit dans la composition de mes photographies ou dans la manière dont je choisis de raconter visuellement une histoire.

Finalement, je pratique régulièrement la course et le vélo, activités qui me permettent de me recentrer sur le corps et pas sur la tête.

C’est la première fois que nous accueillons un photographe aussi référencé, c’est passionnant. Allez, passons aux choses sérieuses en évoquant tes débuts dans le monde de la photographie.

J’ai commencé à pratiquer la photographie à titre personnel il y a plus de vingt ans, ayant quitté mon archipel natif de Saint-Pierre-et-Miquelon pour l’Hexagone à l’âge de 17 ans. L’élément déclencheur qui m’a amené à devenir professionnel à temps plein dans ce domaine, il y a un peu plus de 5 ans, a été une combinaison de ma fascination pour l’architecture et mon désir de réconcilier mes souvenirs et expériences de vie entre ces deux mondes contrastés.

Ma démarche artistique a évolué au fil du temps, initialement orientée pleinement vers la photographie d’architecture avant de s’étendre à l’art urbain et contemporain. Un tournant significatif dans ma carrière a été mon projet “Mémoire de Paysages” en 2021, où j’ai cherché à incorporer de manière très directe mon vécu, mes origines, et mes propres souvenirs à travers des techniques numériques avancées pour créer des paysages recomposés. Ce projet a marqué le début d’un cheminement pour m’extraire des limites imposées par une approche plus figurative de la photographie et pour embrasser pleinement mon identité artistique.

En somme, mon parcours vers le professionnalisme en photographie a été guidé par une exploration personnelle, cherchant à créer un dialogue entre mon héritage culturel et les réalités urbaines contemporaines.

Tout est clair, et tu n’en es pas arrivé là par hasard. Je comprends aussi que tu n’as pas débuté dans la vie active en tant que photographe : quel a été ton parcours initial ?

Mon parcours professionnel est assez tortueux, et j’ai beaucoup navigué entre l’université, des laboratoires de recherche publics et privés, et même une startup. Je me suis efforcé de rester à la frontière entre science et art, même si j’ai d’abord embrassé pleinement une carrière en ingénierie qui a nourri ma curiosité et ma compréhension technique, mais laissait finalement peu de place pour la création véritable. Mais je crois que mon aspiration artistique a toujours été présente, me conduisant finalement à me tourner vers la photographie en 2018. Cette transition a marqué le début d’une nouvelle aventure où j’ai pu explorer et fusionner mes passions pour la photographie, l’architecture et l’urbanisme.

Mon parcours est depuis ponctué d’expositions, de projets artistiques et de publications autours de la photographie et de l’architecture. A travers ces projets, j’essaye de mettre en musique mon engagement à créer des œuvres qui questionnent notre relation avec l’espace et les structures urbaines, tout en faisant écho à mon propre vécu.

Ces quelques dates marquent les moments importants de ma transition d’une carrière en ingénierie vers le monde de la photographie :

Parcours Académique

  • Doctorat de l’Université Paris VI : J’ai obtenu mon doctorat en 2011, ce qui a jeté les bases de ma compréhension technique et scientifique.
  • Formation à l’école de l’image des Gobelins : Je me suis formé ici également après mon pivot vers la photographie en 2018.

Parcours Professionnel

  • Début en tant qu’ingénieur : J’ai commencé ma carrière dans l’ingénierie en 2009.
  • Virage vers la Photographie en 2018 : C’est l’année où j’ai décidé de me consacrer pleinement à ma passion pour la photographie.

Expositions et Projets

  • 2022 : “Fragments de territoires”, une installation photographique urbaine à Saint-Pierre-et-Miquelon.
  • 2022 : Vente caritative de tirages en soutien à l’Ukraine sous le patronage de la Fondation de France. La Galerie d’Architecture, Paris. Association “Photographes et Architecture”.
  • 2021 : “Mémoire de Paysages”, exposée à L’Arche – Musée et Archives, Saint-Pierre-et-Miquelon.
  • 2019 : Ma première exposition solo “(Dé)Constructions” à la Galerie Europia, Paris.

Publications

  • 2021 : “Musique concrète. The raw beauty of brutalism”. Pierre Châtel-Innocenti et Carody Culver. Griffith Review numéro 73. Australie. Photos issues de la série Utopies Perdues / Lost Utopias.
  • 2020 : Contribution à l’ouvrage “Et demain on fait quoi?”, publié par les Éditions du Pavillon de l’Arsenal.
  • 2019 : Mon photobook présenté dans Fisheye Magazine.

Prix et Reconnaissances

  • 2023 : Documentaire intitulé “Pierre Châtel-Innocenti – Regard de photographe” réalisé par France Télévisions et Mérapi Productions.
  • Reportage France Info sur mon travail artistique.
  • 2018 : Lauréat du concours de photographie d’architecture de la Fondation Louis Vuitton.
  • 2017-2018 : Nommé Photographe de l’année sur Unsplash.

Son style

Maintenant que nous connaissons mieux ton parcours, place à tes inspirations et à ton style. Comment définirais-tu ta démarche artistique ?

Ma démarche artistique en tant que photographe s’ancre fortement dans l’exploration de l’architecture et l’urbanisme. Je m’intéresse particulièrement à la manière dont les espaces humains sont occupés et à l’impact de ces environnements sur notre vécu individuel et collectif. Mon style photographique cherche à créer un dialogue entre des territoires visuels et temporels souvent opposés, révélant la beauté et la complexité de l’urbanité contemporaine.

Je suis fasciné par les volumes, les géométries, les lignes et les matières des structures architecturales, que je m’efforce d’intégrer et de réinterpréter dans mes œuvres. J’explore ces caractéristiques intrinsèques en manipulant, modifiant et réappropriant les images, le plus souvent à travers des techniques numériques avancées, comme le collage et la recomposition numérique.

Un aspect clé de mes derniers travaux artistiques a été de juxtaposer des images de mon archipel natal, Saint-Pierre-et-Miquelon, avec des paysages de grandes villes européennes. Ce processus vise à exposer et à dépasser la dualité perçue entre ces espaces éloignés géographiquement et culturellement. J’essaie ainsi de créer des œuvres qui franchissent les frontières géographiques et mentales, en révélant visuellement la dualité entre différents espaces.

En résumé, ma philosophie en tant que photographe est de créer des images qui provoquent une réflexion sur notre relation à l’espace, le temps et la mémoire, en utilisant la photographie pour franchir les frontières visuelles et culturelles, et en invitant à une nouvelle appréciation des paysages urbains et ruraux.

Ses anecdotes

Place aux anecdotes !  A travers tes différents projets et rencontres, aurais-tu une anecdote marquante à nous partager ?

Avant de prendre mon envol en tant que photographe indépendant, j’ai eu l’honneur de travailler sur un projet avec le célèbre cabinet d’architecture Henning Larsen. Peu de temps après le décès de son fondateur, le cabinet souhaitait rendre hommage à son héritage architectural à travers la photographie. Ma prédilection pour le béton brut m’a naturellement positionné comme le candidat idéal pour ce défi captivant.

Ce projet m’a emmené dans un voyage de plusieurs semaines à travers le Danemark, explorant des œuvres architecturales majeures du nord au sud et d’est en ouest. J’ai eu l’opportunité de capturer l’essence du travail de Henning Larsen, un architecte dont l’influence sur le modernisme architectural est indéniable. Parmi ses réalisations les plus notables au Danemark, j’ai photographié l’Église d’Enghøj, un exemple remarquable d’architecture moderne qui se fond harmonieusement dans son environnement naturel. Le Crématorium Communal de Ringsted était également un sujet fascinant, avec sa conception épurée et respectueuse qui offre un espace de recueillement paisible. En outre, l’Usine Mekoprint, avec son design industriel audacieux et fonctionnel, témoignait de la capacité de Larsen à transformer des espaces de travail en chefs-d’œuvre architecturaux.

Cette mission en solitaire, un aspect qui me semble typique du métier de photographe d’architecture, s’est avérée être une expérience passionnante. Ce fut une période d’immersion totale dans une œuvre architecturale vaste et profonde, dont l’éthos – marqué par le fonctionnalisme et un minimalisme esthétique – était en parfaite harmonie avec mes propres aspirations photographiques. Cela m’a permis non seulement de m’imprégner de la grandeur de l’architecture de Larsen, mais aussi de me conforter dans mon choix de reconversion professionnelle et renforcer ma passion pour capturer l’essence de structures exceptionnelles à travers mon objectif.

Quelle épopée ! Et concernant une image marquante en particulier ?

Il m’est difficile de distinguer une seule photo comme la plus marquante de ma carrière, car chaque image que je crée porte en elle une signification profonde. Que ce soit pour une commande spécifique ou pour mon travail artistique personnel, je mets tout en œuvre pour que chacune de mes photos soit empreinte de sens. Elles sont toutes des témoignages de l’ici et maintenant photographique, chacune révélant une histoire, un sentiment ou une perspective particulière.

Cependant, je peux partager une œuvre représentative de mes explorations artistiques récentes. Cette photo, qui s’éloigne de toute volonté de représentation factuelle et objective, est le reflet de ma passion pour la photographie plasticienne. Elle a été méticuleusement élaborée à partir de plusieurs clichés bien réels que j’ai ensuite découpés, assemblés et retravaillés numériquement. Ce processus créatif me permet de dépasser la réalité brute pour offrir une narration visuelle qui s’inscrit dans une démarche plus abstraite et conceptuelle. L’œuvre résultante n’est pas simplement une image à contempler, mais une invitation à interpréter et à ressentir, ouvrant ainsi un dialogue entre le spectateur et les multiples strates de réalités et de significations que je cherche à exprimer.

Ce photomontage tâche ainsi de montrer un contraste saisissant entre deux styles architecturaux complètement différents. Au premier plan, il y a un grand bâtiment moderne aux lignes épurées, avec une façade constituée de nombreuses fenêtres verticales et horizontales qui créent un motif répétitif. Les couleurs dominantes de cette structure sont des nuances de bleu et de gris, typiques des gratte-ciel en verre et en acier contemporains.

Inséré dans ce contexte moderne, de manière inattendue et décalée, se trouve une petite maison traditionnelle à deux étages, avec un toit en pente. Cette maison se distingue par sa couleur rouge vif et son style architectural qui évoque une esthétique rurale ou traditionnelle. Elle apparaît presque comme une miniature ou une maison de poupée lorsqu’elle est juxtaposée à la monumentalité et à la modernité du bâtiment qui l’entoure.

Par cette image, issue de la série “Mémoire de Paysages”, je tente de créer un dialogue visuel entre l’ancien et le nouveau, le rural et l’urbain, la tradition et la modernité. Elle peut être interprétée comme une réflexion sur la place de l’architecture traditionnelle dans les paysages urbains modernes ou comme une expression artistique de la juxtaposition et de la coexistence de différents modes de vie et époques architecturales.

Ses projets

Nous arrivons déjà à la fin de ce trente-huitième “Parole de Photographe”. L’occasion de nous parler de tes projets dans les mois à venir !

Depuis plusieurs mois, je suis très impliqué dans l’organisation d’un événement culturel à l’Assemblée nationale qui aura lieu début décembre. Cette initiative mettra en lumière, sous la forme d’une exposition photographique, l’installation “Fragments de Territoires” que j’ai débutée en 2022 à Saint-Pierre-et-Miquelon. L’exposition à Paris consistera en une série de reproductions des œuvres installées à Saint-Pierre, mettant en avant la dualité et les contrastes entre les paysages de cet archipel unique en Amérique du Nord et le territoire hexagonal.

L’installation elle-même a été une aventure artistique et documentaire. Il s’agit d’une exploration profonde de cet archipel français en Amérique du Nord, où j’ai cherché à capturer l’essence de ce territoire unique à travers mon objectif. Mon approche photographique s’est concentrée sur la mise en lumière des contrastes saisissants entre les paysages ruraux et côtiers de l’archipel et l’urbanisme de la France métropolitaine. Ces images, capturant la dualité entre ces deux mondes, offrent une réflexion sur les thèmes de la mémoire, de l’identité insulaire et de l’exil. Elles sont le fruit d’une immersion longue et réfléchie, où chaque cliché est une fenêtre ouverte sur la vie, les traditions, et l’atmosphère unique de Saint-Pierre-et-Miquelon.

En plus de l’exposition photographique en décembre, qui comprendra une vingtaine de reproductions au format A2 ainsi que des images sur toile de très grand format, identiques à celles de l’installation en extérieur, l’événement inclura également la projection d’un documentaire de 52 minutes. Ce documentaire, réalisé par Lionel Boisseau et coproduit par France Télévision et Merapi Productions, suit mon travail durant un an, de la réflexion initiale aux premiers clichés, jusqu’à l’installation à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Cette exposition à l’Assemblée nationale est le fruit d’une collaboration avec le député de l’Archipel, Stéphane Lenormand, et vise à honorer à la fois cet endroit unique et l’expression artistique qui crée des liens entre nos territoires.

Un dernier mot ?

En envisageant l’avenir de mon art, je tente de rester fidèle à ma quête d’innovation et de renouvellement. La photographie d’architecture, un domaine où le dynamisme urbain rencontre l’esthétique, est en constante évolution, particulièrement dans le contexte socio-économique actuel. Les défis environnementaux, l’évolution des espaces urbains, et l’interconnexion croissante des cultures globales, offrent des perspectives inédites pour capturer et réinterpréter les paysages architecturaux. Mon objectif est de continuer à explorer ces aspects, en mettant en lumière la symbiose entre l’environnement bâti et le contexte social et culturel dans lequel il s’inscrit.

En région parisienne, un creuset d’innovation architecturale et culturelle, je suis à la recherche de nouvelles opportunités pour exposer mes œuvres. Mon intention est de collaborer avec des galeries et des espaces d’exposition qui partagent ma vision artistique, tout en restant ouvert à des projets collaboratifs et des installations publiques qui peuvent offrir une nouvelle dimension à mon travail.

Je vous invite à suivre mon parcours et à découvrir mes dernières créations sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram, et à visiter mon site web pour une immersion plus profonde dans mon univers artistique. Votre soutien et votre intérêt pour mon travail sont une source d’inspiration continue et un moteur essentiel dans ma démarche artistique.

 

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